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15/03/2014

Aguirre, la colère de Dieu

 

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En 1560, une troupe de conquistadors espagnols descend de la montagne à la recherche de l'Eldorado. Quand l'équipée s'enlise dans les marais, une plus petite expédition est alors constituée, placée sous la conduite de Pedro de Ursua et de son second, Lope de Aguirre, qui devra reconnaître l'aval du fleuve sur des radeaux.

 

 

Grace à un style quasi-documentaire, le film éblouit par une immersion de tous les instants. Qu'ils escaladent des montagnes impénétrables, s'engouffrent dans une jungle étouffante ou tentent de traverser une rivière tumultueuse sur des radeaux de fortune, on se contente bien souvent de suivre la troupe de soldats pas à pas, sans aucun artifice de mise en scène. La musique elle même est minimaliste et ne survient que rarement. Tout nous plonge immédiatement au cœur de l'enfer vert, peuplés de dangers invisibles et mortels, et nous laisse aussi perdus et démunis que les protagonistes.

Indéniablement, cet aspect « pris sur le vif » est l'une des plus grandes qualités de l'oeuvre, mais à quel prix ? Il faut savoir que le réalisateur allemand Werner Herzog n'avait pas planifié les plans de son film à l'avance. En réalité, la plupart des scènes ont été improvisées lors du tournage. Et il est d'autant plus difficile de savoir quand les acteurs jouent leur rôle ou réagissent spontanément aux situations. Herzog se contente généralement de laisser tourner sa caméra et de capter l'essence du moment. On peut alors facilement imaginer les conditions épouvantables de tournage de cette maigre équipe de cinéma, partie au milieu de l'Amazonie avec des ressources limitées, suivant sans relâche un dictateur sans merci en guise de chef de troupe.

Aguirre marque la première collaboration entre le cinéaste Werner Herzog et l'acteur Klaus Kinski. Une collaboration houleuse et destructrice qui durera de nombreuses années. Leurs colères ravageuses et leur comportement imprévisible et violent fera couler beaucoup d'encre et il est fort possible que les deux hommes se soient fascinés l'un l'autre. Aussi, on peut noter que Kinski interprète souvent des personnages malsains et cruels, à l'image même du cinéaste, devenant ainsi son double à l'écran. Ici, consciemment ou inconsciemment, Herzog se projette littéralement dans la peau de son personnage principal. Désireux de gloire et prêt à tous les sacrifices pour terminer son film, son comportement se reflète dans celui d'Aguirre – aveuglé par une ambition sans limites et n'hésitant pas à tuer ses propres soldats pour les empêcher de déserter. En effet, on raconte que Herzog aurait menacé d'abattre Kinski – avant de se suicider, lorsque ce dernier a décidé d'abandonner le film en plein tournage...

 Le film lui même est une représentation réaliste et cynique de la conquête de l'Amazonie par les soldats d'Espagne. Guidés par leur foi en Dieu et par l'attrait du pouvoir, les soldats partent à l'aventure, vêtus de costumes d'apparat et d'armures rutilantes. Mais la situation dégénère rapidement. Traqués par des indiens invisibles, aux prises avec les forces de la nature, ils perdent peu à peu leurs repères et leur moralité, et peinent à conserver leur humanité. Racisme et esclavage sont les mamelles de leur autorité sur les autres peuples. Ironiquement, s'ils instaurent un semblant de civilisation au milieu de la jungle, c'est pour juger et pendre un des leurs. Et quand le repas des troufions consiste en une poignée de grains, alors que le commandant se délecte d'un festin de roi, la mutinerie n'est pas loin.

Enfin, confrontés à l'incompréhension des indigènes face à la toute puissance de la Bible, ils n'auront pas d'autre choix que de les passer au fil de l'épée. Si la narration est basée sur les récits d'un prêtre désireux de convertir les Indiens pour leur faire accéder à la vie éternelle, Aguirre est une réflexion déprimante sur la mortalité et la futilité de l'existence. Chez Herzog, la mort importe peu. Il filme les cadavres comme il filme le reste de la jungle. Froidement. Dans Aguirre, il n'y a pas de héros. Juste des hommes, rendus fous par la faim et la soif – de l'or. Et comme le dit le prêtre, les hommes meurent, et l'environnement où ils ont vécu, les oubliera vite...

 

 

Aguirre est souvent considéré comme l'un des meilleurs films du monde. Et ce, à juste titre. Le style lugubre et documentaire du réalisateur Verner Herzog et son absence de jugement met à la fois en valeur la beauté formelle des paysages et nous laisse sans voix face au réalisme et à la cruauté des situations rencontrées. Le film sera une grande source d'inspiration pour de nombreux cinéastes (on retrouve des références narratives ou esthétiques dans Apocalypse Now de Coppola, ou encore Valhalla Rising de Nicholas Winding Refn). Autant fable accablante et alarmiste sur fond de récit historique que récit d'aventure intimiste et contemplatif, Aguirre est surtout marqué par l'interprétation sinistre et fiévreuse d'un Klaus Kinski débordant de rage contenue. Et quand on connait mieux l'envers du décor et comment s'est déroulé le tournage, le film prend alors une tournure encore plus effrayante...

 

 

Note : ****

18:57 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0)

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